Faire le choix du Bitcoin en tant qu’entreprise ?

Logo de Cryptonews


Directeur du contenu de la franchise francophone de Cryptonews, David Nathan a été journaliste indépendant pendant une quinzaine d’années. Il se passionne dès 2017 pour le Bitcoin puis, dans un second temps, pour l’écosystème crypto au sens large dont il couvre au quotidien toutes les actualités et les enjeux. Son adage : « Bitcoin est un tremblement de terre dont nous ne percevons encore que les premières répliques. »

Cryptonews nous propose un éclairage différent sur l’écosystème bouillonnant des cryptomonnaies.

Devriez-vous convertir votre trésorerie d’entreprise – du moins une partie – en crypto-actifs comme le Bitcoin (BTC) ? Devriez-vous commencer à accepter les paiements en cryptomonnaies ? Vous êtes-vous tout simplement déjà posé ce genre de questions en tant que chef d’entreprise ou gestionnaire de trésorerie ?

Il y a à peine cinq ans, ces interrogations suscitaient autant l’incompréhension que l’indifférence. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et de nombreux économistes à l’instar d’Aleh Tsyvinski de l’université de Yale estiment que le Bitcoin devrait occuper au moins 6 % de chaque portefeuille.

De son côté, le célèbre gestionnaire de fonds spéculatifs Paul Tudor Jones ne cache pas non plus son intérêt pour le BTC dans une perspective de diversification : « J’aime le Bitcoin en tant que diversificateur de portefeuille. Les gens me demandent ce qu’ils doivent faire avec leurs bitcoins. La seule chose dont je suis sûr, c’est que je veux 5% en or, 5% en Bitcoin, 5% en cash et 5% en matières premières. »

Parmi les arguments en faveur du Bitcoin, on trouve l’augmentation de l’inflation…

Un document de recherche publié par un professeur d’économie de l’université de Yale recommande un portefeuille contenant au moins 6 % en Bitcoin. Photo: Yale.edu

L’inflation n’est officiellement plus transitoire

En une demi-décennie, Bitcoin a fait du chemin et a ajouté à son statut « d’actif hautement spéculatif » dans lequel on l’a initialement cantonné, celui de « réserve de valeur » et de « rempart contre l’inflation ».

Il suffit de suivre l’actualité économique pour se rendre compte que de plus en plus d’entreprises, d’institutions et de particuliers voient en effet en Bitcoin une protection contre l’inflation galopante qui fait de plus en plus de sens. À ce propos, on a appris il y a quelques jours de la bouche même de Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale des États-Unis (la FED), qu’il était « temps de retirer le mot transitoire pour décrire l’inflation ». Cette déclaration, faite le 30 novembre 2021 devant la Commission financière du Sénat, est on ne peut plus claire et empreinte d’un certain fatalisme que d’aucuns trouveront paradoxalement salutaire dans la mesure où elle permet d’établir un constat cliniquement froid sur une réalité économique mondiale dont il devient de plus en plus difficile de détourner le regard.

On l’a tous constaté ces derniers mois, « l’argent magique » craché par les planches à billets centrales a inondé la planète à un niveau qui donne le vertige : « Plus de 40 % de tous les dollars américains existants ont été imprimés entre mai 2020 et mai 2021 » apprend-on dans un récent article publié sur le site du Nasdaq. Pas besoin d’être un Prix Nobel d’économie pour comprendre que créer de façon artificielle et quasi infinie de la monnaie fiduciaire n’est pas sans conséquences. L’or possède de la valeur parce qu’il en existe une quantité finie. Même chose avec le Bitcoin dont il n’y aura jamais plus que 21 millions d’unités. Nayib Bukele, le président du Salvador (pays où le Bitcoin a cours légal depuis le 7 septembre 2021) a récemment exprimé via Twitter son énervement face à ces politiques de création monétaire artificielle : « Est-ce que vous pouvez arrêter d’imprimer plus d’argent ? Vous n’allez faire qu’empirer les choses. Vraiment. C’est une question de bon sens ».

La politique de la planche à billets en une image / Photo: https://fred.stlouisfed.org/

Une fois que l’on a en tête ce contexte macro-économique où l’inflation n’est officiellement plus transitoire, il est plus facile de comprendre pourquoi des géants comme Tesla, MicroStrategy ou Square – tous comme des petites entreprises comme la chaîne de restos ontarienne Tahini’s -, ont déjà franchi le pas et ajouté du Bitcoin à leur bilan.

On notera que certains chefs d’entreprises sont plus convaincus que d’autres par l’avenir de la monnaie inventée par Satoshi Nakamoto en 2009 et par sa capacité de les protéger contre l’inflation. C’est le cas de Michael Saylor, le patron de MicroStrategy qui a acheté le 29 novembre 2021 pas moins de 7 002 bitcoins supplémentaires, ce qui monte les avoirs de cette société cotée au Nasdaq à 121 044 bitcoins, soit environ sept milliards de dollars.

Quels intérêts pour les entreprises ?

Pour Philippe Jetté, consultant pour le Fonds Rivemont crypto, il existe plusieurs intérêts pour une entreprise à investir dans la cryptomonnaie. « Un des objectifs principaux est la maximisation du rendement de tout bénéfice non distribué. C’est aussi utilisé comme une protection contre la poussée inflationniste actuelle et possiblement future. Le caractère transactionnel est également un autre avantage et c’est d’autant plus vrai pour les entreprises devant recevoir ou envoyer des paiements hors des frontières nationales ».

D’autres avantages à mentionner sont les faibles frais de transfert pour les entreprises traitant avec des clients à l’étranger, la rapidité de ces transferts ainsi que leur transparence. Autre problème évité : la fraude par rétrofacturation, problème majeur pour les détaillants en ligne. Selon l’étude LexisNexis 2016 sur le coût réel de la fraude, les entreprises perdent 1,47 % de leurs revenus à cause de la fraude, et la fraude par rétrofacturation en représente plus d’un quart. Ce type de fraude peut être entièrement éliminé grâce à l’acceptation du Bitcoin.

Accepter le Bitcoin comme moyen de paiement

Certaines entreprises choisissent de s’exposer aux cryptomonnaies en les acceptant comme moyen de paiement, ce qui leur évite d’en acheter. Elles font face ensuite à une alternative : conserver l’entièreté des crypto-actifs reçus ou bien les convertir dès réception en dollars canadiens par exemple. Une pratique hybride courante est de déterminer un pourcentage de conversion. Je m’explique : un restaurateur qui accepterait le Bitcoin comme moyen de paiement peut ainsi décider de convertir 85% des paiements reçus en dollars canadiens et conserver 15% en Bitcoin. « Accepter les cryptomonnaies comme mode de paiement, même pour les entreprises locales, n’est plus une pratique exclusivement inscrite dans la marge, continue Philippe Jetté. C’est une manière de multiplier son offre en ce qui concerne les paiements, mais aussi de s’ouvrir à une génération qui voit déjà les cryptomonnaies comme un outil implanté et qu’elle désire privilégier ».

La chaîne de restaurants ontarienne Tahini’s a fait le choix du Bitcoin depuis août 2020 / Photo: Twitter @TheRealTahinis

Devenir sa propre banque, la souveraineté monétaire

Il est très simple pour une entreprise d’investir dans une cryptomonnaie comme le Bitcoin en en acquérant de façon directe auprès d’une plateforme régulée. Elle devra dans ce cas assurer elle-même la sécurité et le stockage de ses crypto-actifs. Posséder du Bitcoin garantit à son propriétaire l’inconfiscabilité de ses avoirs : quand vous possédez vos clés privées, personne ne peut vous empêcher de faire une transaction ni d’avoir accès à vos fonds. Le « gel de compte » est un concept qui n’existe pas avec Bitcoin qui fait en sorte que chacun acquiert la souveraineté de ses finances, chacun devient d’une certaine façon sa propre banque.

On peut avoir tendance à croire que nous avons 100% le contrôle sur notre argent (ou celui de l’entreprise), mais ce n’est que partiellement vrai. On se souviendra par exemple de la décision de la Banque centrale de Chypre qui s’était accordé en 2013 le droit de ponctionner 47,5% du montant des comptes de la Bank of Cyprus dépassant les 100 000 euros, rappelant au passage que l’accès à « son argent » (retraits, opérations) peut paradoxalement être conditionné ou limité selon le bon vouloir des gouvernements et des établissements financiers. Ce caractère non confiscable du Bitcoin est un argument de plus pour ceux qui veulent avoir la garantie absolue d’avoir en tout temps accès à leur fonds.

Investissement indirect

Certaines sociétés font le choix de ne pas investir directement dans le Bitcoin. Elles peuvent alors choisir d’investir dans des actions de sociétés proposant des services liés aux cryptomonnaies ou qui en détiennent elles-mêmes.

Une autre façon d’investir de façon indirecte est de le faire via un fonds négocié en bourse (FNB). D’ailleurs, mardi 2 novembre 2021, la société d’investissement américaine Fidelity Investments a officiellement lancé au Canada le fonds négocié en bourse (FNB) Fidelity Advantage Bitcoin et le Fidelity Advantage Bitcoin ETF Fund (fonds commun de placement). Les FNB Bitcoin de Fidelity suivront la performance du prix au comptant du Bitcoin. Fidelity gère actuellement 208 milliards de dollars canadiens (162,27 milliards de dollars) d’actifs au pays.

Fidelity Investments vient de lancer au Canada le fonds négocié en bourse Fidelity Advantage Bitcoin / Photo: Adobe Stock / wolterke

L’importance du cas par cas et de l’ouverture d’esprit

En tant que firme d’investissement, les conseils que Philippe Jetté et son équipe sont amenés à faire sont très différents selon leurs interlocuteurs : « Une solution adaptée à un client pourrait être complètement inappropriée pour un autre, alors il n’y a véritablement aucune recette magique, explique l’expert. Un tel type d’investissement n’est pas non plus approprié à tout profil d’entreprise. Le véritable conseil que nous voulons et pouvons donner est d’aborder la question avec ouverture. La valeur attribuée aux cryptomonnaies a tellement été polarisante à ses débuts qu’il semble s’être formé un clivage inutile avec prises de position pour ou contre l’industrie qui relèvent plus des émotions que du rationnel. L’industrie a beaucoup à apporter, autant au niveau opérationnel qu’à celui des rendements financiers. Elle mérite qu’on prenne le temps d’à tout le moins s’y attarder sérieusement ».

On notera que de nombreuses plateformes offrent des services d’accompagnement et de garde d’actif (custodial) pour les entreprises qui veulent investir dans les cryptomonnaies sans avoir à gérer leur sécurité, on peut citer au Canada la plateforme Bitbuy, qui vient de recevoir l’approbation des Autorités canadiennes en valeurs mobilières (ACVM) pour opérer en tant que « place de marché enregistrée » et « courtier restreint » pour les crypto-actifs ou le courtier Coinhouse en France (régulé auprès de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF). Le Fonds Rivemont Crypto, évoqué plus haut, est une autre option pour les investisseurs canadiens qualifiés.

Les limites et les contraintes de l’investissement en crypto

Cet article n’est évidemment pas un conseil en investissement. Les décisions relatives à la trésorerie d’une entreprise, aux moyens de paiement qu’elle choisit d’accepter doivent être prises à la lumière de nombreux critères. Chaque société étant différente, il convient d’avoir une stratégie au cas par cas. Il existe évidemment des inconvénients et des contraintes avec les cryptomonnaies (la volatilité, la complexité relative de l’écosystème, son cadre réglementaire encore incertain, l’absence de « service après-vente » quand on sécurise soi-même ses fonds…).

L’écosystème crypto est certes très jeune comme pouvait l’être internet en 1997 et encore très imparfait, mais il fourmille cependant de projets et de solutions concrètes qui aboutissent jour après jour, à la naissance d’un nouveau paradigme monétaire mondial. Les banques s’intéressent désormais aux cryptomonnaies et les start-ups cryptos travaillent de façon étroite avec les institutions financières traditionnelles pour proposer de nouveaux produits. On assiste sous nos yeux à une hybridation de deux mondes qui jusque-là s’ignoraient. Quel rôle tiendront les entreprises dans ce nouveau paradigme ? La réponse viendra d’elles. De vous ?